Psychologie et Théologie

Publié le par Pasteur Christophe Deville

Apports philosophiques et psychologiques 
dans le rapport au divin
 
(Freud ou Jésus ?)

Avant-Propos
Freud.jpgDans notre ouvrage, "le croyant et l'abondance" (disponible en librairie), nous traitons du rapport au divin selon une approche de la révélation christique. Dans un croisement interdisciplinaire, il est important d'approcher les apports philosophiques et psychologique dans la compréhension de notre intelligence intrapersonnelle. Aussi, en conclusion de ce contre-point historique (voir article précedent), quels sont les apports philosophiques et historiques de ce groupe minoritaire du moyen-âge qui utilise, entre autre, ce qu’on peut aujourd’hui définir par l’intelligence existentielle ? Quels sont les tenants et les aboutissants d’une telle démarche intellectuelle et émotionnelle dans la problématique de l’insertion à notre époque ? Ce que nous comprenons ici, c’est que derrière les mots se cachent des réalités différentes. Les observateurs historiques se penchent sur les décolonisations
[1]. On entend dire que le système français fonctionne comme un moteur à explosion : « ce n’est qu'une explosion, une révolution qui peut faire progresser le pays »[2]. Nous pouvons fort aisément penser que le lecteur non averti ne verra ici que la description d’un beau paysage et pourrait s’interroger sur les motivations d’une telle recherche et analyse. L’insertion tire sa conception de celle de la civilisation ; les grecs fondaient, dans les régions vassales, des éphébies pour intégrer les barbares à un système culturel. Ce genre d’insertion pouvait être loué. En fait, il s’agissait plus, pour le pouvoir en place, de préserver ses îlots de pouvoir en contrôlant, de l’intérieur des espaces qui, jusqu’alors, appartenaient aux « barbares ». Cette insertion, base de cohésion sociale, de paix et de sécurité, peut emprunter d’autres sentiers. Au XIII et XIVème siècles une confrontation de systèmes a abouti à une répression sanglante. Cette solution alternative a été rejetée et réprimée dans le sang. Certains spécialistes comptent jusqu’à près d’un million de victime en Europe Centrale dans une période d’un siècle du XIII au XIVème siècle. Saurons-nous, en ce début de XXIème siècle tirer profit de l’histoire ?
 
 
Questions de méthode !
Rappelons-nous que l’intelligence intrapersonnelle désigne la capacité qu'on a à avoir un regard critique sur soi-même, juger de ses limites, comprendre ses réactions. La faculté de se connaître soi-même. Il nous semble que la procédure des psychologues se caractérise surtout par trois traits, plus ou moins marqués selon les écoles. Il s'agit de l'objectivité, de la part de l'interprétation, et du privilège donné au pathologique pour l'accès à la connaissance.
L'objectivité.
Les psychologues sont très soucieux que l'on considère comme scientifique le traitement du comportement humain. Ils ont dû conquérir de haute lutte la considération de leurs collègues des « sciences dures » pour lesquelles on ne discute même pas du caractère scientifique de leur recherche. Il semble que ce soit W. Hut qui ait réussi à obtenir que l'enseignement de la psychologie ait une reconnaissance universitaire. Il avait un laboratoire de psychologie, qu'il a pu transformer en chaire. La psychologie a pu être considérée comme une discipline autonome à l'université. Depuis cette première conquête, les psychologues ont fait grand effort pour se libérer des liens d'autrefois avec la philosophie et pour que l'on reconnaisse que leurs discours étaient tout autant scientifique que celui des physiciens et des chimistes. Ce souci d'objectivité marque simultanément la plupart des autres écoles. Nous pensons qu'il ne serait remis en cause que pour la frange à l'autre extrémité du spectre des psychologues philosophes, de ceux qui sont très marqués par Heidegger en particulier. Ils font une philosophie psychologique qui ne peut guère s'associer avec la démarche objectivante. Même le freudisme a ce souci, bien que cette pratique ne procède pas par statistiques et par expériences de laboratoire, de traiter de façon objective ce qu'il en est du sujet humain et de son vécu. La théorie psychanalytique en tant que théorie de connaissance des objets psychiques (conscient, inconscient, pulsions, désirs etc.) fait partie de ce mouvement nihiliste d'objectivation de l'être de l'homme[3]. Dans un compte-rendu de sa pensée, un commentateur écrit : « Freud avait ressuscité l'Oedipe, Lacan fait revivre le Sphinx ». Lacan crée une interprétation du freudisme qui est contestée par les freudiens orthodoxes, il crée sa propre école française de psychanalyse qui est anathématisée par les freudiens orthodoxes, selon nos recherches. La différence d'avec le freudisme orthodoxe est double :
a/ il y a eu une découverte de Lacan (acceptée même par des non-lacaniens), qui est le stade du miroir, c'est-à-dire quelque chose qui est antérieur à l'Oedipe dans la construction de la personnalité, qui se joue entre six et neuf mois. Lacan a découvert l'importance du moment où le petit enfant vient à se reconnaître, à savoir que c'est lui dans le miroir, avec toutes les conséquences que cela a. Le moi idéal est forgé par ce regard de l'enfant sur ce qui lui est dit de lui-même, qui unifie un corps qu'il n'avait pas reconnu comme le corps propre, qui était pour lui morcelé jusque là, et confondu avec celui de la mère. C'est le moi idéal qui ainsi se forme. Lacan insiste sur le fait que c'est une fonction de méconnaissance. Du coup, à partir de cette image, l'individu humain va se méprendre foncièrement sur lui-même. Il va lutter constamment avec une image qui sera son malheur, une image de lui-même faussée à laquelle il essaiera de s'égaler sans jamais le pouvoir. Lacan dirigeait cela tout spécialement contre certaines des psychologies américaines, qui sont des psychologies du moi.
            b/ Lacan a une grande affinité avec le mouvement structuraliste, d'où son grand succès dans les années 60-70, il utilise les modèles que les linguistes ont fournis (en particulier ceux des structuralistes) et il tend à tout résoudre en terme de signifiants et de signifiés, considérant que ce qui est intéressant est la manière dont le sens circule, mais avec une prédominance du signifiant sur le signifié. Il considère qu'on interprète de manière correcte et fructueuse ce qui se passe dans l'inconscient quand on voit que ce sont des signifiants qui y jouent, s'y mêlent, s'y composent ; ce que Freud n'avait pas nié, mais Freud avait toujours en même temps donné beaucoup d'importance à l'aspect énergétique, dynamique, dont nous avons parlé en note. Cela intéresse peu Lacan : pour lui, c'est la manière dont les signifiants jouent entre eux, en particulier par la métonymie et la métaphore.
 
La part de l'interprétation.
C'est un élément qui est évident pour la psychanalyse, qui est toute entière interprétation. Le titre du livre fondateur, L'interprétation des rêves[4], est très significatif à cet égard. Pour tout ce qui est de la tradition freudienne, tout ce dont on parle comme réalité explicative dans le schéma que l'on construit, on n'y accède que par la voie de l'interprétation à la manière du détective qui, ayant quelques traces, réussit à retrouver quelle a été la réalité des faits. Le travail est un travail d'interprétation de traces plus ou moins déformées, c'est un trait qui n'est absent nulle part dans tout le champ de la psychologie. Même les thèses comportementalistes ne peuvent pas se passer d'un minimum d'interprétation des comportements. Pour imaginer des expériences, il faut déjà supposer quelque sens au comportement.
 
L'importance du pathologique.
Il nous aide à comprendre ce qui se trouve chez tous. On peut se demander s'il existe un être normal. Il est sûr que la vieille psychologie de type académique philosophique partait de l'expérience de gens qui se considéraient comme normaux. Or, ce qui a caractérisé la psychologie nouvelle, et tout spécialement celle de Freud, c'est que c'est l'étude de malades qui a permis de sonder ces profondeurs et de construire des modèles du fonctionnement psychique. Cela a été attaqué, notamment par Pierre Debray-Ritzen. Il était un grand patron de la psychiatrie française, directeur du service de psycho-pédiatrie de l'hôpital des enfants malades. C'était un féru de littérature policière. Il s'est fait connaître comme l'adversaire acharné de la psychanalyse et de ce qui pouvait y ressembler et un adepte fervent de la biologisation. Dans son livre « La scolastique freudienne » qui certes, n'est pas une critique scientifique même si des arguments ont un fondement de réalité, il a un catalogue d'accusations contre la psychanalyse : hyper formulation, hyper réduction, hyper symbolisation, hyper sémantisation, hyper synthèse, erreur fondamentale (expliquer le normal par l'anormal). D'ailleurs, le philosophe Max Scheller, écrivain des grands de la phénoménologie à ses débuts, avait déjà au début de la psychanalyse lancé ce reproche à Freud[5]. L'hyper sémantisation est le reproche correspondant à la nécessité d'interpréter, Freud donne un sens à tout et n'importe quoi[6]. Les moindres lapsus prennent un sens de clé pour les profondeurs du psychisme de l'individu. Où est donc la place de l'humain s'il n'est que mécanisme biochimique ? Un simple aggloméra coordonné psychiquement ?
 
Réaction existentielle.
Paul Ricœur, dans son ouvrage « soi même comme un autre » [7] n’exprime pas d’objections fondamentales. Cependant, il déploie une réflexion sur l’identité au regard   de l’intelligence. Le livre de l’Ecclésiaste au chapitre 5 souligne que l'abondance des préoccupations produit les rêves. Ils sont considérés comme des effets de processus de causalité, comme on en a dans le monde physique. Dans le livre des Proverbes, on voit que les comportements humains, avec leur régularité, leur aspect de causes suivies d'effets, sont pris en compte comme tels. Quand Jésus dit que c'est de l'abondance du cœur que la bouche parle, il énonce une proposition théorique sur un fonctionnement quasiment mécanique du psychisme humain. D’un point de vu existentiel, nous pensons pouvoir dire que c'est la finitude, le caractère de créature qui appartient à l'être humain jusqu'en son âme-esprit qui est en cause ici. Refuser que les mouvements de notre subjectivité relèvent de lois analogues aux lois que l'on a dans le domaine physique, c'est faire comme si l'âme-esprit était une étincelle de divinité étrangère au monde. Pensons aux conséquences ! L'homme n'aurait dans ce cas pas besoin de l'homme. Unique, seul, il pourrait vivre sans l'autre. Allons même un peu plus loin en nuançons : l'homme « normal » n'aurait donc pas besoin de l'homme « anormal ». On tendrait alors vers une société indéfinissable de clones. Une société invivable.
La part du pathologique est plus délicate à traiter. Il y a dans la maladie psychique un révélateur de l'humain. Cela va dans le sens d'une possibilité de lire dans le pathologique ce qui est voilé chez ceux qu'on dit normaux ... et qu'on dit normaux parce qu'ils ont réussi à établir des mécanismes de défense et de dissimulation suffisants de ce qui grouille là dans les profondeurs de l'être, de telle sorte qu'on ne le voit pas. On pourrait peut-être définir la maladie comme l'impuissance à dissimuler ce qui se passe dans cette zone que l'homme ne contrôle pas. Il est clair alors que la maladie va servir de manifestation pour tout de ce qui est dans l'inconscient.
 
Mais, s'il y a possibilité de cet accueil quant à la méthode, il nous semble qu'il faut aussi rester très vigilant. Il faut dénoncer une très forte tentation réductionniste. Le réductionnisme est la pensée dans le style du « n'est que ». « L'homme n'est qu'objet ». « L'homme n'est qu'un appareil psychique régi par des causalités diverses »[8]. Très souvent, quand on lit Freud, on a l'impression d'une volonté de réduction à ce jeu de forces et de pulsions dans l'inconscient et rien d'autre[9]. Or, l’intelligence existentielle qui est la capacité à penser nos origines et notre destinée nous donne ici une pleine assurance pour dire : il n'y a pas que cela. L'homme est « bios », il est force vitale, il est fait pour un « commerce »[10] avec l'absolu, qui est autre chose radicalement, « un non-être » d'une autre sphère.
 

[1] Modèle français, modèle anglais.
 
[2] Dans ce sens, le chercheur comprendra que dialogue social, en France aura quelques difficultés à s'établir.
 
[3] Freud fonde la psychanalyse par un livre qui parait en 1900. L'interprétation des rêves. Lacan naît en 1904, il commence à faire parler de lui dans les années trente.
[4] Sigmund Freud, « Sur le rêve », Éd. Gallimard, Paris, 1990, __ p.
[5] Peut-être serait-il intéressant de faire une comparaison entre l’utilisation de l’intelligence interpersonnelle chez Max Scheller et l’utilisation de l’intelligence intra-personnelle chez Freud ? 
 
[6] Par exemple, lorsqu'il prétend que s'il essaie d'ouvrir chez lui avec les clefs de son bureau c'est qu'en son inconscient, il désire aller travailler.
 
[7] Paul Ricœur, « Soi même comme un autre », points essai n° 330, Paris, 1998, 424 p.
 
[8] Nous ferons simplement référence à Skinner.
 
[9] Nous sommes conscient que notre sentiment pourrait être jugé de "subjectif", et espérons qu'il trouvera bon accueil.
 
[10] Au sens ancien de  « rapport ».
 
 
 

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